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Tsundoku - Défi d’écriture | Le centre

Posté par 4444 le 02/11/2022 pour le secteur LIRE
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Rappel.

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LE CENTRE.

Dehors, il pleut. Il pleut depuis plusieurs jours. Une longue pluie qui ne cesse de discontinuer. Sur le chemin goudronné qui mène vers le Centre où il travaille. Son pas est las, blasé, déphasé, lassé. Engourdi dans une vie qui défile sur un tapis qui jamais ne cesse de fonctionner. Il arrive sur le parking du Centre et son mal être lui reprend à nouveau. Il n’a pas envie d’y entrer, d’enfiler son bleu de travail, de parler à ses collègues. Le Centre lui a pris toute son énergie au fil des années. Le bleu azur de ses pensées s’est mué en un gris marlboro. Le Centre est immense. Sa structure est aussi froide, austère et métallique qu’une prison. Tous les bâtiments qui composent le Centre sont pratiquement uniformes. Sphériques sont ceux sur les cotés et ceux du milieu sont des grandes tours. Pas de fenêtres, rien. Rien que des parois.

Dans le ciel couvert, de longues volutes de fumée serpentent depuis des jours. Le soleil peine à passer à travers le filtre opaque de ces cumulus agglutinés et qui ne semblent jamais se mouvoir tout au long de l’année. De là où il se trouve, il ne voit pas grand chose au loin. Cela fait des années que l’on ne voit plus grand chose, que le paysage est obombrer. Une odeur acre flotte également dans l’air. Une odeur habituelle qui s’attache à tout ce qu’elle touche. Il continue d’avancer sur le parking. Un parking implacable, macadamisé de tous les cotés. Aucune trace de végétation. Rien. Rien que des voitures électriques uniformes et conformes qui semblent être rangées comme une armée de soldats au garde à vous.

Des phares éblouissent son dos. Son dos qui inexorablement s’est voûté au fur des années. La voiture va se garer. Centimètre près de celle qui lui succédera. La porte claque, un homme sort. Un homme tout autant voûté. Le visage de celui-ci est creusé, ses yeux semblent éteints, il ferme la porte et d’un pas morne s’en va vers la porte du Centre avant de disparaître à l’intérieur, quelques minutes plus tard.

Il regarde l’homme s’engouffrer dans le Centre. Il soupire. Une nouvelle odeur prégnante flotte à nouveau dans l’air. Il s’arrête. Il n’a pas besoin de lever la tête pour voir que le ciel toujours nimbés de cumulus s’est orangé. Il pleut toujours. Une pluie dont l’odeur n’est plus celle de jadis. Il pose son sac au sol et quelques secondes plus tard, en extirpe un masque à gaz qu’il pose enfile à son visage. Quelqu’un le dépasse, une autre personne du Centre qui porte également un masque à gaz. Ils se regardent, n’échangent aucun regard, rien. L’autre continue son chemin comme si de rien n’était, lui aussi a son dos voûté. Le poids des années semble être une marque de fabrique.

Un bip sonore se fait entendre dans sa poche. Sans fouiller dedans, il sait qu’il s’agit d’un rappel. Il ne lui reste plus que dix minutes afin de prendre son service. Dix minutes pour passer son pouce devant l’écran de la machine, entendre le message de salutation au sein de Centre. Pour enfiler sa tenue et prendre son service. Tout est paramétré, millimétré, ordonné, cordonné. Du véritable papier à musique que personne n’est jamais parvenu à déloger.

Il n’est plus qu’à quelques mètres de la porte d’entrée. Une double porte, sans vitre, sans rien. Une double porte qui coulisse à chaque entrée et sortie. L’extérieur ne voit rien à l’intérieur et inversement. Moins on voit et moins on est sujet à être distrait. La double porte s’ouvre. Un ouvrier y sort, lui aussi porte un masque à gaz, son bleu de travail est taché. Il pousse une poubelle sur roulettes. Ses gestes sont précis, mécanisés, habitués. L’ouvrier ne le salue pas. Personne ne semble se saluer ni se parler. L’ouvrier s’évapore dans la masse gazeuse qui recouvre l’endroit. Évaporé comme de la rosée. Mais cela fait des années qu’il n’y a plus de rosée. Il n’y a quasiment plus que du béton et du goudron. Tout le monde semble s’y être habitué.

La double porte se referme au même moment où une alarme retentit à l’intérieur. Il ne lui reste plus que quelques minutes pour se préparer. Il ne faut pas qu’il soit en retard. Chaque minute de retard à des conséquences sur son salaire. Au bout de dix minutes de retard, le verdict est sans appel. C’est un licenciement à la clé. Depuis les années où il se trouve ici, il n’a accumulé qu’une minute de retard. C’est un très bon ouvrier. Il ne faut pas qu’il soit en retard. La double porte s’ouvre à nouveau comme une guillotine en perpétuel mouvement.

Il pénètre dans le Centre. Dehors, il pleuvine à présent. Le ciel est un épais voilage lourd, sombre et pesant.


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50 commentaires
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AVANT

Au moment précis où les doubles portes automatiques s’écartent pour le laisser entrer et prendre son service, il est assailli comme chaque matin depuis son engagement au Centre par des visions de l’Avant.

Que ça lui manque l’Avant... L’Avant c’était des émotions à chaque carrefour, des couleurs dans les rues ou sur les vêtements que l’on pouvait s’acheter ou se faire soi même sans contraintes, de la joie sur les visages, de la musique par les fenêtres et les odeurs des plats qui mijotent dans les cuisines des particuliers ou des restaurants...
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Il n’avait pourtant jamais adoré le shopping mais un souvenir plus tenace que les autres bousculait son quotidien ce matin, un souvenir qu’il accueillait avec joie et un amer pincement de son petit cœur.
Il avançait sur le marbre blanc du centre commercial, en écho aux tambourinements -BOM BOM BOM BOM- de ses pas lourds, un cliquetis léger -TIP TIP TIP TIP s’entrelacait... Dans sa grosse patte d’ours se lovait une petite main fluette au bout de laquelle un petit bout de femme, pas peu fière d’avoir réussi à le tirer dans ces lieux, souriait jusqu’aux oreilles
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Il sentit une larme couler dans l’aujourd’hui le long de sa joue... Mais revint aussi vite à son souvenir doux-amer! En prolongation de son être il voyait le petit bout de femme en salopette de velours rose, chaussée des chaussures à roulettes dans les talons qu’elle a réclamées pendant des mois avant de ne finalement plus vouloir les quitter même pour dormir quand elle les avait enfin reçues pour Noël. Ses petites couettes balancaient en cadence au rythme de ses petits sautillements... Il ne pouvait dire un mot tant l’émotion le bouleversait. Il la vit se retourner, regarder derrière eux et appeler "Viiiiite maman, on va arriver en retard"
Il se retourna et fut ébloui par celle qu’il vit.
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Elle avait le même sourire que le petit bout de femme, les mêmes cheveux aussi à ce détail près qu’ils descendaient en cascade le long de ses épaules... Elle tâchait de les rattraper et se rapprochait d’eux à grandes enjambées. Elle était belle, elles étaient belles, tellement ! C’était le temps de l’insouciance, de l’abondance... Ils n’étaient pas riches mais ils vivaient bien comme il se plaisait à le dire lorsqu’ils allaient au restaurant ou même lorsqu’ils ouvraient une bonne bouteille de vin autour d’un repas.
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Puis il y eut les grandes pandémies, les nouvelles guerres, la flambée des prix de l’énergie... Et le grand RIEN ! Un grand rien qui dura tout de même plus de 10 ans.

Il y avait tant de jolies choses dans cette bribe de souvenir, tant de choses de l’Avant, tant de choses qui n’existaient plus depuis bien longtemps, qui n’existeraient potentiellement plus jamais. A ce stade il ignorait s’il serait encore permis un jour d’espérer un retour à la normale...
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Le monde tel qu’il le connaissait aujourd’hui n’ avait plus d’attrait. Chaque jour était la copie conforme du précédent et la vision du suivant. Se lever, produire, consommer le même sempiternel gruau insipide, rentrer dans son logement-cellule identique à des milliers d’autres pour dormir en attendant que le lendemain arrive sans surprises avec le même programme. Il y a bien longtemps que tout loisir, tout plaisir avait disparu. Les Grands Juges avaient commencé par confisquer tout matériel audiovisuel, caméras, ordinateurs, télévisions, disques, livres...
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Tout y était passé. Corruption de l’esprit, fatigue inutile entraînant une diminution des productions disaient-ils. Il savait qu’il s’agissait plutôt de contrôler les masses en les empêchant de réfléchir. Ça s’était déjà vu par le passé mais l’Homme, parmi ses nombreux défauts en a un bien pire que les autres... Il oublie.
Si la contrebande avait circulé un temps, il y a bien longtemps qu’il n’avait plus eu l’occasion d’en voir passer... Bien longtemps également qu’il n’avait plus eu de nouvelles de ceux qui l’acheminait, la vendait, la partageait. Le sort qui les attendait était connu de tous.
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Pourtant... Il était parvenu à garder sous une latte branlante du plancher de sa cellule un unique ouvrage. Le préféré de feu son père, devenu par la force des choses son préféré à lui aussi puis celui du petit bout de femme en salopette de velours rose... Un conte pour enfants datant du XXeme siècle ! Aujourd’hui c’était tout ce qu’il possédait, ça et un joli couteau de poche offert par son père pour ses 18 ans, tout le reste appartenant au Centre. Il savait qu’un jour, quelqu’un découvrirait la latte branlante et son trésor... C’était juste une question de temps. Ce jour là il disparaîtrait. A moins qu’il ne parvienne à disparaître avant.
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Comme chaque soir, avant l’extinction imposée des feux, il feuilleta quelques pages de son trésor,dans l’espoir que ses rêves l’emportent vers d’autres réalités plus douces. Il ne rêvait pourtant plus réellement depuis des années mais s’obstinait à souhaiter, inlassablement, une pincée de couleur dans son existence insipide. Il poursuivit ce rituel de l’espoir, qui le raccrochait au monde des vivants, jusqu’au songe étrange dans lequel l’épais brouillard, habituellement informe et bouillonnant, se mit en mouvement.De longs serpents de purée de pois se contorsionnèrent comme des lentes coulées de vase. Habitué à l’inertie, il vacilla, s’écroula et se mit à ramper à reculons. De près, il ne pouvait pas remarquer le merveilleux spectacle qui se produisait devant lui. Sa perspective devint plus vaste. Une fleur se dessinait, se transformant incessamment, dans la souplesse de cette danse à la fois boueuse et brumeuse. La forme d’une fleur... comme il n’en avait plus vu depuis longtemps. Désarçonné, il tomba d’un coup sec de son cheval onirique et s’écrasa au sol de sa cellule.
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Haletant bruyamment, il s’assit larmoyant. Puis, il se reprit: "Non! Je ne pleurerai pas une fois de plus, une fois de trop!" Une agglutination de larmes s’agrippa désespérément à ses cils pour obéir, tant bien que mal, à l’injonction faite par leur créateur. Sortie de son inconscient, une étrange mélopée lui parvint à l’esprit et il la marmonna au monde:" Plus loin que les mots, que leur sens sans vouloir... que leurs aveux sans fondement fondus selon l’essence... l’essentiel et envoutement mais sa voute pour valoir n’est visible qu’entre les lignes, n’est que présence..." "L’essentiel n’est que présence", se répéta-t-il. Soudainement, l’alarme communautaire retentit haut et fort comme chaque matin. Chacun des actes conditionnés de notre pauvre humain furent accomplis. Machinalement, son peigne le coiffa, sa brosse-à-dents fit son oeuvre, ses lacets se nouèrent et son sac se referma sur son bleu de travail. La porte coulissante annonça la coupure entre son maigre espace privé et la sentence collective. Le souffle mécanique de cette guillotine symbolique trancha tout germe de pensée inhabituelle.
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Pourtant, en ce jour nouveau, quelque chose avait changé en lui. Tout était identique et différent à la fois. "L’essentiel n’est que présence" se répéta-t-il. Ses collègues étaient bien là, de facto, l’échine courbée, les pas rythmés comme des bêtes de somme, à la ponctualité sans faille et à l’uniforme impeccable. Comment n’avait-il plus remarqué l’essentiel, pourquoi avait-il laissé glisser l’évidence? Leur regard vitreux en était la preuve... oui ils étaient bien là, mais ils n’étaient pas "présents". Où s’étaient donc égarées leur âme, leur conscience, leur étincelle de vie? Il décida de rallumer son propre regard pendant un cycle, juste pour un cycle. Cela lui semblait réalisable. Durant les premiers instants de cette expérience inédite, en sortant de son véhicule, il ne su créer que quelques minuscules flammèches, cherchant à percevoir des formes particulières dans ces cumulus orangés, chargés de pollution. Quelques instants plus tard, en croisant ses camarades, il tenta de frapper aux fenêtre de leurs âmes, cloisonnées par les hublots de leurs masques à gaz.

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Tantôt il écarquilla ses yeux de plus belle, tantôt il les plissa avec compassion pour leur sort commun. Rien n’y fit, les autres lui semblaient être devenus des poissons perdus dans leur bocal. Accompagnés de leurs fidèles réflexes, ils tournaient en rond. Le moment de la cantine venu, il avait déjà cumulé son lot d’insultes et de réprimandes de la part des sentinelles qui l’ont estimé "distrait". Les haut-parleurs vociféraient la ritournelle d’injonctions qu’il connaissait par coeur. Enclavée entre deux sas, la bulle d’air respirable, dans laquelle tous se trouvaient, était sabotée par la désagréable odeur de la pitance douteuse. Coincé entre deux grands hommes, il senti la nausée monter en lui face à son assiette de gruau et décida de se murmurer: "l’essentiel n’est que présence." Sa main fit alors l’impensable. Elle saisit la cuillère et manipula celle-ci comme s’il s’agissait d’une baguette magique. Son propriétaire se mit à trifouiller sa mémoire pour y retrouver la fleur qui lui était apparue pendant son sommeil. Sa main, munie de son artefact, s’exécuta.


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Une fleur en gruau surgit et il la contempla. Pour la première fois depuis tant d’années, les commissures de ses lèvres se relevèrent et il se souvint de ce qu’était sourire. Confus de ces prémices de béatitude, il fut interrompu par un ustensile en métal qui s’écrasa sur son oeuvre. Surpris, il regarda son voisin de table qui ne lui répondit qu’en soulevant son indexe sur ses propres lèvres pour imposer le silence. Ensuite, ce collègue, d’un léger mouvement saccadé de la tête, lui fit comprendre l’importance, encore inconnue, d’une colonne en béton tapie dans un recoin dans lequel personne n’allait jamais... Personne... Jamais, croyait-il...

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Au même instant, dans une pièce plongée dans les ténèbres, où la seule source de lumière provient des nombreux moniteurs qui semblent tapisser les murs, un écran en particulier retient une attention toute particulière. Un zoom sur l’image, encore un peu plus, un plateau, de la nourriture, une fleur dessinée dans mélasse. La qualité est moyenne, l’image est grise mais il n’y a pas l’ombre d’un doute, c’est une fleur. Celle d’un monde oublié, ou du moins, que l’on veut oublié.
Une voix posée s’élève de la noirceur de la pièce, un son, un mot, rien de plus, rien de moi, juste « lui ».
Notre rêveur quitta la cantine non sans préoccupation. Cette journée qu’avait-elle de si spécial ? Un rêve et maintenant, un collègue qui le sortait de sa monotonie. Mais il faut sauver les apparences, s’appliquer à la tâche, retourner à son poste et feindre l’ignorance.
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Il reprit donc sa tâche, s’appliquant à paraitre le plus neutre et vide possible et pourtant, depuis longtemps mis en pause, son cerveau s’activait à nouveau, les idées, les pensées, tout se bousculait comme si une étincelle avait allumé un brasier, que ce brasier en avait touché un plus gros qui s’enflammait à son tour créant une réaction enchaine. Une chaleur le gagna, oui, il était encore en vie.
C’était sans compter cette froide qui se posa sur son épaule le ramenant à sa triste réalité. Il se retourna, un garde lui faisait face, et trois autres l’accompagnaient, attendant à quelques mètres, placés stratégiquement pour couper toute envie de fuir ou de se soustraire à leur autorité. Ils étaient différents des gardes habituels, pour être honnête il n’avait pas souvenir de les avoir déjà vu par le passé. Ils portaient une tenue noire renforcée aux articulations, un casque noir couvrant leur visage dans son intégralité. Un tonfa à la ceinture du coté gauche et un pistolet ranger dans son holster du côté droit.
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Sans même qu’ils aient eu besoin de lui parler, il comprit qu’il devait les suivre. Deux se placèrent devant et deux derrières. Une belle escorte mais pour où ? Il lança un regard à son poste mais il avait déjà été remplacé. Ou allait-il ? Pourquoi ? Qu’avait-il fait ? Avaient-ils découvert l’ouvrage caché ? Impossible. Perturbé par ce qui se passait, il ne remarqua pas qu’il prenait le chemin de la cantine, c’est l’odeur qui le ramené à la réalité du lieu. Il n’y avait personne. Pourquoi y aurait-il quelqu’un, ce n’est pas l’heure du repas. Son regard balaya la pièce, la colonne et le coin qu’on lui avait indiqué plus tôt. Il s’en rapprochait. Non, ce n’était pas juste une approche, c’était la direction qu’il prenait. Il dépassa la colonne de béton et remarqua deux choses. Un point rouge qu’il n’aurait pu voir plus tôt indiquait la position d’une camera de surveillance et cette porte dissimulé dans l’angle de la colonne de béton. Prenant toujours la même place, à chaque repas, il n’avait jamais remarqué ces détails. Était-ce ça que son collègue lui montrait plus tôt ?
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Les gardent marquèrent l’arrêt. Un des deux placés devant plaça sa main sur un lecteur à droite de la porte, un léger bruit de scan ce fit entendre terminé par un « bip » et la porte s’ouvrit en silence. L’obscurité semblait les attendre de l’autre côté. Il n’avait pas envie d’y aller et pourtant, sous l’intimidante pression des gardes, il les suivit dans la noirceur de cette nouvelle pièce.
A peine entré que la porte se referma, une douce lumière éclaira la pièce, une agréable odeur de lavande se propageait dans l’air, la température était optimale. La pièce n’était pas grande, 3 mètres sur 4 maximum, il y avait trois nouvelles portes, chacune placée sur un mur de la pièce rectangulaire.
Un son retentit dans la pièce, un hautparleur, ça crache et puis une voix posée remplace les grésillements : « L’espoir est dérisoire … Mieux vaut l’étouffer dans l’œuf ».
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Un bruit sourd, un sifflement aigu qui lui transperce les oreilles, il vacille et tombe, sa tête heurte lourdement le sol, il a froid, de plus en plus froid. La fleur, le couteau, une main dans la sienne, tout devient flou et pourpre. Il a froid. Il fait de plus en plus noir. L’odeur de la lavande laisse place à une odeur qu’il ne reconnait pas, sa salive à un gout de fer… Qu’est-ce … il n’arrive plus à penser, un dernier son lui parvient à l’oreille. Encore cette voix dépourvue d’émotion : « Débarrassez-vous de celui-là et activez son 4ème clone… ».
La phrase fut ponctuée par le silence et le néant…
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Et soudain, une lumière effroyable, aussi puissante qu’aveuglante baigne la pièce. Ses yeux se ferment. Malgré le barrage de ses paupières, l’intensité se fait de plus en plus forte. L’impression de ne plus pouvoir maintenir son cerveau à flot monte jusqu’à atteindre ce qui lui semble être un paroxysme, pendant quelques secondes qui lui semblent être une éternité. Et soudain, la puissance se met à décroître, des points fulgurants lui donnent l’impression de cribler sa tête de piques acérées, mais la force de l’autre côté de ses paupières s’affaiblit manifestement. Sur ses joues, des larmes coulent de ses yeux encore fermés, mais il sent l’urgence de les ouvrir, maintenant.

Il aperçoit deux personnes qui se tiennent à présent devant lui - le contraste lumineux a été trop fort, il ne peut pour le moment n’en distinguer que les contours. Les deux silhouettes se penchent légèrement vers lui, sans un mot. Il essaie de se relever, mais la force lui manque.
La première silhouette, la plus massive, le relève sans ménagement par les épaules et l’assied dans un fauteuil qui trône, insolite, dans un coin de la pièce. Un siège d’aspect peu engageant qui, comme il s’en rend soudainement compte, est pourvu de lanières et de sangles visant à immobiliser son occupant. Il commence à s’agiter, pris d’une peur panique, mais déjà les mains rapides du premier tortionnaire ont bouclé liens et ceintures, et il ne peut à présent plus bouger. Sa vision s’adapte peu à peu, au fur et à mesure qu’une nausée le gagne - ces gens représentent manifestement un danger.
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Ils portent des blouses blanches et des gants bleus et ont l’apparence qu’on attendrait de médecins, mais même dans le monde d’avant, les médecins qui attachaient leurs patients avaient une conception assez personnelle du serment d’Hippocrate, et lui ne voit pas pourquoi il en serait présentement autrement. La deuxième silhouette s’approche de lui et il peut à présent distinguer ses traits. C’est une femme, plutôt jeune, au visage lisse et inexpressif, ressemblant à celui d’une poupée de porcelaine aux grands yeux vides. Elle pose sa grosse mallette sur une table et l’ouvre, laissant apparaître un attirail aux reflets chromés des plus déplaisants, compte tenu de leur aspect aussi ergonomique qu’intrusif. La femme en blouse retrousse la manche du prisonnier et passe un coton imbibé sur le creux de son coude, frottant sans ménagement. L’odeur de lavande mêlée à celle de l’alcool pur s’intensifie.
La femme attrape une seringue, puis suspend son geste, le sourcil froncé.

- Je ne pense pas que le transmetteur ait fonctionné, nous avons déjà rencontré des problèmes la semaine dernière, dit-elle en se tournant vers son acolyte. Je préférerais que vous validiez l’ordre de remplacement in persona.
- Je ne peux pas vous laisser seule avec le défectueux, répondit l’homme en fixant sa collègue. Ce n’est pas la procédure.
- Je ne sais pas si on peut se permettre de renouveler l’incident de la semaine dernière. Rappelez-vous les conséquences qui en ont découlé.
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L’homme réfléchit un instant, puis hocha sèchement la tête et sortit de la pièce à grands pas. La femme se tourna immédiatement vers le captif et commença d’un geste hâtif à défaire les sangles qui le retenait prisonnier, d’une main un peu tremblante. Ses yeux, à cette distance, semblaient encore plus grands et nettement plus expressifs que quelques instants auparavant.

- Vous avez été beaucoup trop imprudent, le morigéna t-elle. A quoi songiez-vous donc ? Vous savez qu’ici les murs ont des oreilles et le plafond des yeux.
- Je pensais que c’était l’inverse, lança l’infortuné, si soulagé de rencontrer ce qui semblait être un visage ami qu’il avait l’impression d’une soudaine réalité annexe.
La femme le fixa d’un regard soucieux, les sourcils froncés.
- Vous ne pouvez pas rester là. Mais je ne peux pas vous dire non plus où aller, je regrette. Vous devez sortir par vous-même.
Il se leva, vacillant. Considéra les trois portes. Mais où menaient-elles donc ?
- Et vous ? eut-il la présence d’esprit de demander à la femme qui restait à présent plantée là, les bras ballants. Quand votre collègue va voir que j’ai pris la clé des champs ?
- Je... je vais me débrouiller.
Elle avait l’air si jeune et vulnérable à présent.
- Venez avec moi ! lança t-il. Vous semblez en savoir plus que moi sur ce qui se passe ici.

La femme le regarda d’un air trouble.
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Depuis combien de temps ne lui avait-on pas fait une offre aussi alléchante, pire...humaine ? Elle était jeune et l’Avant consistait pour elle en une bribe de souvenirs indistincts, nuageux, flous. Sa vie s’était toujours résumée au Centre, à son absence de famille et à ces murs froids, impersonnels. Même ceux qu’elle aurait dû appeler ses collègues ne lui transmettaient pas plus de chaleur qu’un glacier du Temps des Ages, c’était interdit, tout était interdit.
Cet homme qu’elle devait faire disparaître, reprogrammer, cet homme avait, dans ce geste désespéré, mis tant de sentiments, qu’il avait ravivé une petite braise en elle. Elle l’admirait. Sa transgression était presque plus grave qu’une tentative d’évasion. Etre doué d’émotions, de réflexion et d’appétence pour la lecture demeurait, à présent, le pêché capital. Si les Autres voyaient en lui une menace, elle y décelait une lueur. Espoir ? Jamais elle ne se serait permis de penser trop longtemps à ce mot car il était porteur de trop de souffrances. Mais l’idée d’un long tunnel sur les bords duquel une flammèche s’était allumée était plus tolérable, l’idée était agréable.
Elle n’avait maintenant plus le temps de le dévisager ainsi.

- Frappez-moi au visage, pas trop fort mais comme ça je pourrai faire croire que vous m’avez agressée.

Les mots claquèrent. Il avait rapidement pesé le pour et le contre mais elle avait dégainé cette option plus vite que les siennes. Il était abasourdi !
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- Vous êtes folle !

Elle lui jeta un regard entendu. Comment osait-il ?

- Non mais inconsciente, oui ! Nous n’avons pas de temps Clône 1132587, faîtes ce que je vous dis.

Il ouvrit la bouche, encore plus stupéfait. Qui connaissait encore son matricule ? Il réfléchit à cent à l’heure.

- Même si je vous frappe, comment allez-vous expliquer les sangles qui gisent sur ce fauteuil ?

Cette fois ce fut-elle qui marqua un temps d’arrêt. Elle avait omis ce détail qui devenait à présent une évidence désastreuse. Elle tourna sur elle-même à la recherche d’une solution. Bistouri, seringues, moniteurs… Tout à coup elle courut jusqu’à un placard et en sortit une lame tranchante. Elle lacéra les sangles et laissa tomber l’arme à ses pieds.

- Frappez et je dirai qu’un homme est venu vous aider. Cela créera la confusion suffisamment longtemps pour que vous vous cachiez et que vous fassiez tout ce qui est en votre pouvoir pour sortir de ce Centre, de cette Cité.

Elle baissa la voix d’une petite tierce.

- Il existe le Réseau. Ne les cherchez pas mais faites vous connaître et s’il-vous-plaît...

Elle lui serra le bras comme si sa vie en dépendait.

-...réussissez ! Que tout ceci ne soit pas vain.
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Sa main froide à travers ce bout de tissu...il frissonna. Même s’il trouvait la force de quitter cette pièce, il serait recherché quelques minutes après seulement. Pourtant en croisant le regard de cette femme si courageuse, il sentit un regain d’énergie. Mais c’était quoi ce Réseau ? Et ça voulait dire quoi « se faire connaître » ? La fatigue l’envahit avec un peu plus de véhémence. Son regard ondula jusqu’à cette main. Il lui devait la vie et pouvait au moins essayer. Il hocha la tête presque malgré lui.

- C’est terriblement difficile pour moi de vous demander ça mais mes jambes ne me porteront pas.

Un poids se lesta de sa poitrine. Il acceptait et lui demandait même de l’aider encore une fois c’était tout ce qu’elle demandait. Dans sa tête un chronomètre géant s’était mis en marche et il lui martelait la cervelle, dans deux minutes son « collègue » allait revenir avec mille questions à la bouche. Attrapant sur le plateau métallique une nouvelle seringue et une autre préparation, elle lui fit une injonction.

- Vous allez recouvrer vos forces assez rapidement. Essayez déjà de vous lever.

Il poussa un long soupir, ferma les yeux pour ne pas voir la pièce tanguer et s’appuya sur les accoudoirs du fauteuil. Ses muscles le faisaient trembler comme les malades d’Avant mais il réussit à se tenir debout suffisamment longtemps. C’était une première étape mais courir en serait une autre. Pouvait-il se cacher dans le placard qu’elle avait ouvert plus tôt ? Non ce serait la première porte qu’ils enfonceraient.

- Maintenant ! Vous devez me frapper maintenant, sinon nous sommes deux Clônes morts !
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Clones morts... Clones morts... Morts... Ces derniers mots résonnaient encore dans son esprit alors même que le sang se mettait à battre à ses tempes ! Comme si le débit de son flux sanguin était décuplé dans des veines inchangées, tout était plus vif, plus crispant, il se sentit d’un coup terriblement en colère. C’est à cet instant précis qu’il sentit qu’ils étaient observés.

Au bout du couloir l’homme venait de revenir plus tôt que prévu. Passé l’instant de surprise il se mit à crier dans leur direction en avançant vers eux en courant ! Il dévia de sa trajectoire, se rapprochant du mur gauche en direction d’un gros bouton rouge. Les deux hommes jaugèrent en une fraction de seconde la distance qui séparaient chacun d’entre eux de ce bouton. Le prisonnier sembla réfléchir plus rapidement que son geôlier, ou se passa du temps de la réflexion.
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Toujours est-il qu’ il se jeta de toute son incroyable vitalité nouvellement retrouvée en direction de l’intru. Tous et lui le premier furent surpris de son agilité ! Il tira en arrière son alliée hors de danger, arrachant au passage la poche de sa blouse blanche, pris appui sur le mur de gauche et se projeta contre l’ennemi en grognant, aveuglé par une rage nouvelle, un sentiment qu’il n’avait jamais vécu... Ou alors...
L’autre n’avait pas prévu un assaut, il était sûr que le prisonnier, à bout de force allait prendre la fuite, il écarquilla les yeux en voyant la seringue traîner au sol et eut à peine le temps de hurler TRAÎTRESSE à sa collègue avant le choc. Elle-même ne comprenait pas ce qu’il se passait jusqu’à baisser les yeux vers la seringue également et s’apercevoir que dans l’empressement de la libération, elle s’était trompée de drogue et lui avait administré quelque chose qui l’avait rendu incroyablement fort... Et manifestement incontrôlable !
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Il n’y eut plus rien ensuite que le silence, à peine troublé par un léger borborigme, quelques bulles qui raclent et qui éclatent dans une gorge... L’homme en blanc porta ses mains à son cou, les yeux éteints. Il tomba à genoux et vit ses manches se teinter de rouge. Il ne comprit pas ce qui avait pu se passer mais il sut qu’il était en train de mourir. Il s’effondra finalement dans une position grotesque de pantin désarticulé, leva les yeux en se noyant dans son sang qui formait maintenant une mare autour de lui. Et la dernière image qu’il vit était le gros bouton rouge qu’il cherchait à atteindre, son assaillant et dans sa main un morceau de tissu blanc d’où dépassait un scalpel ensanglanté... Comment avait-il pu savoir sur le vif où se procurer une arme ? Ou était-ce simplement le fait du hasard? Tout devint flou puis noir... Impassible devant sa victime, le clone tourna lentement la tête vers la femme qui se raidit ne sachant pas s’il hésiterait à l’envoyer ad patres également. "Tout est pour le mieux, je n’avais vraiment pas envie de vous frapper, voilà qui devrait nous donner quelques minutes d’avance"
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À peine le temps de reprendre ses esprits, des milliers de questions dans la tête à commencer par "que diable contenait cette seringue ?", elle l’attrape par la main et lui dit de la suivre. Un enchevêtrement de couloirs suivit, de portes sécurisées également, elle savait qu’ils laisseraient une trace sur les caméras de surveillance mais tant pis. D’une part il était trop tard pour faire demi-tour et d’autre part, elle n’était plus seule. Elle n’avait jamais connu le plaisir de se connecter à quelqu’un même un peu mais c’est un besoin qu’elle avait toujours ressenti... Et réprimé ! Encore une porte, une autre et ils pénétrérent dans une petite pièce sombre. "C’est mon bureau" dit-elle. Il se demanda pourquoi elle ne les avait pas guidés vers la sortie mais eut très vite la réponse à sa question. "Aidez-moi !" elle se mit à tirer le meuble de rangement qui faisait face à son bureau et découvrit un léger renfoncement dans le mur, pile là où le meuble était un instant plus tôt. "j’ai découvert ça il y a dix ans en voulant réaménager l’espace, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux tout remettre comme c’était et n’en parler à personne... Ça mène dehors, bien après les postes de garde que nous n’aurions jamais pu passer vivants"

Il poussa le mur avec elle et le vit pivoter pour ouvrir sur un long couloir, très long et tout droit cette fois, sans détours et sans portes... Ils se mirent à courir non sans avoir pris soin de barricader le bureau. Bientôt ils furent dehors !
Ils eclatèrent de rire, sans même savoir ce qui leur arrivait.
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Leurs yeux écarquillés contrastaient avec l’apparence joviale de cette scène. Ils étaient aussi stupéfaits qu’épouvantés de l’effet que peut avoir l’inhalation des effluves toxiques qui se diffusent dans le couloir de la salvation, malgré l’illusion que celui-ci donne d’être bien isolé. Elle saisit nerveusement ses mèches frontales pour les rabattre sur le côté. C’est un geste qu’elle faisait chaque fois qu’elle tentait de gagner quelques secondes de réflexion avant de parler. A cet instant, il aperçu la tempe qui s’était dégagée et, d’un coup sec, ses doigts firent pivoter le menton de sa nouvelle comparse. " Impossible!", s’exclama-t-il. Inquiète, son regard se fit interrogateur. "For-mo-sa", prononça-t-il de manière mystérieuse, lente et décomposée."Qu’est-ce que..." la phrase fut interrompue par la secousse que subit le corps qui la formulait. Cette femme venait d’épargner la vie d’un homme qui, à présent, lui garrotait un poignet et faisait pratiquement décoller ses pieds du sol en la tirant avec détermination vers une destination tenue secrète.
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Cette fleur... cette tache sur la peau...la même que dans ses rêves... il s’en souvenait, à présent, il l’avait vue dans les pages manuscrites inédites qu’il avait découvertes cachées dans la couverture de son ouvrage sacré. "L’essentiel n’est que présence", murmura-t-il, une fois de plus. Ce n’était pas le contenu du livre lui-même que son intuition cherchait à lui montrer, c’était son annexe inédite. Il lui fallait à tout prix rejoindre sa cellule et récupérer ses biens les plus précieux. "Allez-vous m’expliquer ce qu’il se passe?", vociféra une voix aigüe de douleur. Il avait presque oublié que ce symbole qu’il voulait absolument comparer faisait partie intégrante d’une personne bien vivante. Il s’arrêta et la saisit par les épaules: " Il faut me faire confiance. Soyons discrets. Je dois rejoindre mon habitat." Ils n’avaient pas remarqué l’assemblée de petits piafs qui les avait encerclés à la sortie du sas. Ils ne les ont pas non plus vu virevolter autour d’eux quand ils courraient. Arrivés sur le lieu ciblé, une nuée de ces petits oiseaux dessinait d’étranges éléments dans le ciel, à leur insu. Le parcours traversé fut long, éreintant et c’est la déception qui les attendait au bas du bâtiment.
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La Garde Officielle circulait partout telle des colonnes de fourmis qui se transmettent des informations présumées cruciales, en entrechoquant leurs casques de sécurité. Aveuglé par sa quête, notre homme s’apprêtait à s’élancer vers l’arrière-cour quand il fut bousculé vers une ruelle. Un inconnu lui fit un simple geste et il le reconnu. L’index posé sur la bouche, la silhouette qui l’avait sommé de faire silence dans le réfectoire du Centre avait désormais un visage. Devant un imper grisonnant, cet individu tenait l’ouvrage recherché. A l’instar de leur précédente rencontre, un signe de la tête saccadé suffit pour faire comprendre la direction à suivre. Leur marche déboucha sur une minuscule chaumière dissimulée sous des amas de taule rouillée. Derrière la première pièce aussi austère que les cellules réglementaires, un passage dissimulé par une double porte de penderie menait à une pièce chaleureuse. Après s’être installé, les deux hommes se regardèrent intensément. Cette fois, les rôles s’inversèrent et notre homme fit signe à leur hôte de se taire.

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Sa première question remplit l’espace:"quels souvenirs avez-vous de votre enfance?" Les suivantes ne tardèrent pas à fuser: "vous a-t-on parlé de votre naissance?" "Quels rêves faites-vous?" "Depuis combien de temps travailliez-vous pour le centre?" "Il suffit!", une voix féminine déchira ce flux de mots:" Qu’on m’explique tout ou je m’en vais!" En réalité,intérieurement, ses pensées répondaient machinalement aux questions posées, son esprit était bien trop intrigué pour en faire abstraction. Elle n’avait pas de mémoire d’enfance. Personne ne lui a raconté sa naissance dans le lieu qui l’a accueillie. On ne lui a pas non plus montré de photographies de ses parents. en y réfléchissant bien, elle n’avait pas de collection de souvenirs autre que de son métier et de son quotidien au Centre. Lorsque son attention revint vers l’extérieur, une feuille était brandie devant ses yeux. Elle y distinguait une grande fleur sous cloche et de nombreuses annotations.L’une d’entre elles ressortait du lot: FORMOSA. Puis, il y eu ces mots qui l’ont percutée et fait perdre connaissance: "Folie ou génie... pour te cacher et te protéger, les derniers Gardiens ont joué à Dieu et t’ont donné forme humaine, juste avant le grand Rien. Ils t’ont implanté un circuit de pensée artificiel. Notre seul espoir avait disparu avec toi,Formosa.En vérité tu es notre Fleur de Vie."
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Dix-neuf ans plus tôt.

Il est l’heure. Cette douce voix, il ne la connaît que trop bien. C’est la voix chantante de sa mère. Les cheveux auburn de celle-ci tombent jusqu’à ses épaules. Il voit sa mère se dépêcher d’aller à la cuisine afin de préparer le repas du soir. Un repas qu’il prendra avec elle. Ils ne roulent pas sur l’or, mais ils sont heureux de ce qu’ils ont. De ce qu’ils possèdent. Tout cela leur convient. Ils ne demandent pas plus. Pourtant, lorsqu’il regarde la visage de sa mère, il constate que quelque chose ne va pas. Que quelque chose semble manquer. Sa mère lui sourit et il lui rend son sourire. Il prend sa boite à tartines, la place dans son sac à dos, embrasse sa mère et s’en va au Campus étudier.

Dehors, le ciel est bleu électrique. C’est un garçon brillant, plein d’avenir. Jugé bien trop utopiste et souvent dans la lune. La tête dans les nuages. Son pas véloce avance le long du grand trottoir qui se déploie vers d’autres intersections de trottoirs. Un grondement se fait entendre. Il est habitué à ce grondement depuis qu’il est tout petit. Son père lui disait que c’était normal. Qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Que c’était naturel. Il avait hoché de la tête à son père. Son père lui manque beaucoup. Depuis quand n’a t-il plus entendu le son de sa voix. Celui-ci avait du jour au lendemain trouvé un travail. Il se souvint encore des yeux pétillants de son père quand celui-ci eut dit à toute sa famille qu’il eut trouvé un job. Sa mère avait sourit et pourtant malgré tout, une profonde et sourde angoisse l’avait attrapée comme une crise asthme posant son doigt sur les bronches de quelqu’un sur le point de s’essouffler.
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Son père était parti. Il n’était jamais revenu. Il se souvint de cette voiture grise qui était venue le chercher. Il leur avait souri et s’était engouffré dans la voiture et celle-ci partit au loin. Ils n’avaient jamais plus eu aucune nouvelle de sa part. Chaque mois, sa mère recevait un chèque. Il avait tant bien que mal essayé de connaître la provenance de celui-ci, mais sa mère lui avait souri et dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Trois ans plus tard, c’est son frère qui quitta le domicile. Lui aussi avait trouvé un travail. Sa mère avait une énième fois sourit. Souvent, il se disait que son sourire à elle cachait bien des choses. Son frère, quant à lui, était une vraie tête brûlée, il fonçait dans tout, n’avait peur de rien et s’empoignait facilement avec autrui. Maintes fois, la police était venue les amender. Sa mère avait souri. Elle avait souri même lorsque l’agent avait déposé un carré gris-rouge sur le seuil de la porte. Quand il demandait à sa mère ce que cela voulait dire, elle répondait tout simplement par son légendaire, ne pas s’inquiéter.

Avant de partir son frère lui avait dit: « T’es la tête pensant de la famille » - « Crois pas ce qu’ils disent ceux de l’autre coté ». Le lendemain, une voiture grise vint chercher son frère et tout comme son père, ne revint jamais. Ils continuèrent à recevoir des chèques mais pas deux. Un seul chèque mensuel. Alors, il commença à se poser des questions. Beaucoup de questions, trop de questions qu’il n’osa jamais demander publiquement. Sa mère n’y répondrait pas. Il ne faut pas s’inquiéter dirait-elle.
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Un autre grondement le sort de ses pensées. Ce n’est pas l’orage non. Il n’y a jamais d’orage de ce coté-ci. Dans le ciel, il n’y a qu’un oiseau qui passe. Rien qu’un bleu qui est presque transparent à présent. Son regard se porte, au loin, les toits du Campus sont apparents. Le Campus. Ce sont les chèques qui lui permettent de suivre des études ici. Son frère aussi y venait. Mais il s’est fait expulser de l’établissement au bout de plusieurs mois. Ici, ils ont été réticents à l’accepter, lui, le cadet. Ses parents ont du se porter garant. Quelques semaines plus tard, il était accepté. Sa mère avait souri. Le Campus est grand Très grand. Tout autour de lui gravitent des commerces de proximité et beaucoup de maisons. Des maisons conformes, uniformes et identiques. Tout le monde ici connaît le Campus et vient y suivre des études. Le Campus est un campus sans fenêtres.
Ici, on n’y apprend pas mal de choses. La technologie de pointe est en ligne de mire. Chaque élève y possède un badge personnalisé. Certains sont rouges, d’autres bleus, quelques verts et d’autres jaunes. Les plus rares sont violets ou oranges. Lui, on lui a donné un badge de couleur jaune. Son frère en avait un rouge. Chaque jour, il suit des cours. Il adore suivre des cours en réalité augmentée. Il trouve cela immersif. Chaque jour, il découvre quelque chose nouveau, qu’il n’a jamais vu auparavant et quelque chose d’autre s’efface insidieusement.
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De nos jours…

Assis le dos très droit dans son bureau, il se perd dans ses pensées. La Cité est obéissante et le Centre fonctionne comme il l’a toujours souhaité. Et pourtant, ce badge jaune qui lui fut attribué se promène dans son champ de vision imaginaire, en ce moment même. Il est à nouveau cet étudiant assoiffé d’apprendre, de lire, de comprendre, de vivre cette vie augmentée. S’il est honnête avec lui-même, sa vie avec sa mère pour qui il a toujours eu une tendresse profonde, était morne. Il ne l’a pas toujours admis, peut-être pas toujours ressenti mais que pouvait-il aimer près de vingt ans plus tôt ? C’était une vie creuse, répétitive, diminuée…tout l’inverse de ce que le Campus lui avait apporté. Les premiers temps il n’avait noté que son envie, son besoin presque douloureux de dévorer les apprentissages mais très vite il s’était senti vivant, tellement plus lui-même. Augmenté.
Si dans les premiers mois il retournait avidement voir sa mère pour essayer de tout lui narrer, il avait vite compris que celle qu’il avait idéalisée toute sa vie ne semblait porter que peu d’intérêt à cette technologie prometteuse à ces apprentissages exceptionnels. Elle l’avait tellement mis en colère un soir. Elle lui disait que tout ceci était dangereux, que l’Avant lui manquait. Il avait frappé du poing sur la table, la faisant sursauter. Leurs regards lourds de sens avaient eu beaucoup de difficultés à se détacher l’un de l’autre. Agacé, il avait détourné les yeux en premier, pris ses affaires et claqué la porte. Le chauffeur n’avait même pas haussé un sourcil quand il lui avait demandé douze heures avant le moment convenu, de retourner sur le Campus.
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Alors qu’il tapote un dossier du bout de l’ongle, il sent que cette colère est encore palpable. Il ne comprend toujours pas sa mère et il se demande ce qui l’a aveuglé autant pour qu’il ait cru pendant de nombreuses années qu’il était son digne fils.
Il a à peine le temps de se reconnecter au présent qu’un bouton jaune clignote sur l’un de ses écrans. C’est son secrétaire. Il clique négligemment sur une touche. Les mots se déversent de la bouche de cet homme mais il se refuse à les croire. Une désertion ? Cette information est forcément erronée ! Le Centre est l’endroit le plus sécurisé de la Cité, il s’en est assuré lorsqu’il a pris ses fonctions plusieurs années en arrière. Ils ont dû se tromper.
Lorsqu’il accepte enfin de tourner le regard vers son secrétaire, il constate la pâleur de son visage, les tremblements qui agitent ses traits anguleux. Avaler sa salive devient un combat. Personne n’a le droit de lui faire ça ! Il hurle dans son micro que tous les Gardiens doivent être envoyés à l’extérieur, que tout doit être fouillé de fond en comble, que c’est inadmissible et qu’ils seront tous reprogrammés s’ils ne résolvent pas illico ce problème majeur.

Lorsqu’il coupe enfin la communication, il est en nage. Dix-neuf années à tout vérifier, contrôler, mesurer, sécuriser. Dix-neuf années et un homme, un moins que rien, un insecte qu’il écrasera est en train de mettre à mal son travail, à ternir son image, à le faire passer pour un amateur, lui qui a personnellement créé la dernière génération de Clones. Ses études médico-scientifiques n’ont jamais prévu un échec, il n’a jamais prévu un échec. Les jointures de ses doigts sont presque translucides. Il pousse un soupir et se dit que c’est le moment. Il appuie sur l’oreillette droite de son dispositif personnel.
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Le signal qu’il vient d’émettre est extrêmement grave. Il a appelé l’artillerie lourde, au sens strict. C’est son bouton rouge à lui. Celui dont on parlait Avant, le bouton du bureau ovale. Son bureau est rectangulaire, aussi soigné que son costume mais cet appel, il sait que d’autres, des hommes et des femmes importants ont eu ce geste. Jamais pour le meilleur, toujours pour leur devoir. Car c’est son devoir, ce misérable ne peut pas être un grain de sable dans ses rouages, il ne le permettra pas. Il revoit sa mère dans cette petite cuisine, cette petite vie et il ravale un cri de rage.
Cette colère vit en lui depuis trop longtemps et ce ver de terre paiera pour tous les autres. Ceux qui l’ont sous-estimé, ceux qui ne l’ont pas écouté et même ceux qui n’ont pas suffisamment cru en lui.

Une sonnerie retentit. Il se fige, effleure l’oreillette et soupire en entendant cette voix qui dit simplement «Quel est le problème ?»
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L’état d’alerte Zoulou 3 a été déclenché. Un clone manque à son poste.

Insatisfait de cette réponse, la voix lui rétorque :
- « Un clone ? **UN CLONE** ?! L’on m’en a rapporté trois. Avez-vous conscience que la situation vous échappe ?»

- « Je… Non, Monsieur ! Les protocoles ont été respectés, comme chaque jour, personne ne manquait à l’appel. Le clone 1132587 a été emmené en raison de son état défectueux, le quatrième clone devait être activé par la professeure…

- « La professeure a disparu, tout autant que le clone 239882. Quelle explication avez-vous à me donner ?! »
Soudain, des frissons lui parcoururent l’échine. Le Docteur avait déserté ? Non, ce n’est pas possible, pas elle… Il reprit ses esprits lorsque son interlocuteur s’impatienta.

- «Trouvez-les, activez les procédures de discontinuation ou vous savez ce qu’il vous en coûtera ! **Ces clones sont les derniers de leur longue série…**»
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Elle revint à elle dans le silence et l’obscurité, ses « compagnons » de route s’étaient installés plus loin pour discuter.

- « Qu’est-ce que Formosa ? Et pourquoi cela l’a-t-elle mise dans cet état ?»

- « Pas qu’est-ce, dit l’autre, mais « qui » ? Cette page contient une prophétie, un espoir. Je n’ai pas été en mesure de la déchiffrer, j’espérais trouver des clones qui, comme moi, étaient à nouveau capable de penser par eux-mêmes et peut-être, de se souvenir.

Un bruit retentit, ils se retournèrent d’un coup, en alerte. Ce n’était qu’elle, elle avait bousculé, sur son passage, l’un des tabourets qui entourait la table vide de la chaumière froide. Aucun feu n’était allumé, aucun rai de lumière n’était permis. Fugitifs ils étaient, fugitifs ils resteront. Le pardon n’était pas une possibilité, se rendre équivalait au suicide. La libre pensée était ici un fardeau qu’ils ne savaient pas comment porter.
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- « Que m’est-il arrivé ? Que m’avez-vous fait ?! » cria-t-elle.

- « Calmez-vous, il s’agit sûrement de l’état de stress dans lequel vous devez être. Asseyez-vous et discutons posément. Nous sommes recherchés, aussi, évitez les cris et les scènes.»

Elle les regarda longuement, avec méfiance d’abord, incrédulité ensuite, puis finit par s’asseoir. Elle vit alors la feuille auparavant brandie devant son visage et se souvint de la sensation ressentie à ce moment. Une douleur effroyable l’avait traversée, aussi vive que 1000 seringues plantées violemment dans un corps. C’était cela, la cause de son évanouissement mais, quelle était la raison ? Comment un bout de papier pouvait-il produire ce genre de réaction ?
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Rompant le silence, l’hôte dit :
- « Vous me demandiez tout à l’heure si j’avais des souvenirs. J’en ai, oui, mais fragmentés. Je ne suis pas capable de remonter jusqu’à l’enfance ni de me souvenir de mon appellation. Personne ne m’a parlé de ma naissance, suis-je au moins né ?»

Sur cette dernière phrase, tous se regardèrent en silence, pensant à ce qu’ils étaient, à ce qu’ils représentaient. Tous savaient qu’ils étaient désormais des « défectueux » et que leurs clones suivants attendaient, endormis, d’être activés. La professeure elle-même, qui travaillait dans les sous-sols, n’avait accès qu’à une infime partie des informations dont ils auraient désormais besoin pour s’échapper de la Cité. Leur chemin serait long, s’ils ne trouvaient pas d’alliés.
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Il raccrocha au nez de son subalterne, furieux. Il aurait des comptes à rendre, Elle n’apprécierait pas. Il n’avait aucun moyen de se préparer si ce n’est qu’en Lui remettant les corps inanimés des clones prochainement désactivés. Il n’avait pas beaucoup de temps, il lui fallait ces clones.

S’asseyant dans son fauteuil, il scruta à travers la tour l’immensité de la Cité qu’il surplombait. À l’Est, là où la lumière point, il vit l’Espoir. Seuls Elle et lui pouvaient le voir et le cacher. Il tira violemment le volet sur la vitre et, de rage, renversa l’intégralité de son bureau au sol, dans un fracas assourdissant qui reflétait exactement son état d’esprit.
()
Tout devait être parfait. Pourquoi le Programme ne fonctionnait-il pas parfaitement ? Il en voulait à cette femme. C’était elle le maillon faible de ce Programme. Mais c’était trop tard. Avait-elle parlé ? Pourtant il avait bien fait attention à ce que pour seule réponse elle ne sourit. Pourtant que ce sont que les clones issus de cette génitrice qui sont défectueux. Avait-il été négligent ? Ce n’est pas possible ! Au Campus, il avait excellé dans toutes les matières, il dépassait tous ses professeurs, jusqu’à s’approprier tout leur savoir, leur âme, ne laissant que des corps vides derrière lui. Des enveloppes. Presque tous. Il se rappelait non sans émotion, de cette femme Rosa Foom, au visage de porcelaine si inatteignable, la seule qui avait su lui échapper.
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19 ans plus tôt
- Mme Foom, je peux vous poser une question, dit-il pour tenter de l’approcher
- Tu sais que tu peux m’appeler Rosa, répondit-elle en souriant
- J’ai besoin de vous pour m’imprégner complètement du cours de génétique qu’on a suivi ce matin
- Tu sais que ce n’est pas un cours, mais juste un avertissement. On n’y parle que des limites qu’on ne doit pas franchir. Manipuler la génétique et l’intelligence artificielle, on ne sait pas où cela peut mener. Donc le cours s’arrête à « Ne franchis pas cette limite »
- Mais Madame Foom, je veux savoir. Si nous pouvons tous nous approprier le savoir des autres humains, nous pourrions
- Tous être parfaits ? Tu délires complètement. La vie c’est justement des échanges, un apprentissage continu jusqu’à la mort. Quel est l’intérêt de tout savoir ?
- Ou alors juste une seule personne qui sait tout et pourrait déléguer.
- Nous ne sommes pas des fourmis, ni l’enfant de la même personne.
()
Aujourd’hui

Il avait presque réussi, car ce qu’on appelle des clones n’en sont pas réellement. Il restait toujours une part de la génitrice dans chacun d’eux. Ces gourdes avaient accepté de pondre ses enfants en l’échange de chèques mensuels. Cette idée le fit sourire. Mais la réalité des clones défectueux le ramène à cette triste réalité. Toutes ces années à bâtir cette Cité, ce Réseau, toute la surveillance du Centre. Après le sourire, la colère revint ! Il hurlait encore une fois, il avait pris sa décision.
()
Ailleurs

- Je ne me rappelle plus.
- Donc tu n’as pas d’image de ton père, de tes frères ?
- Je n’ai qu’un frère je viens de te dire.
- Il ressemblait à quoi ?
- Je ne sais pas !

Ces questions l’agaçaient.

- Ok, si tu te rappelles pas de son visage. Son prénom peut-être ?
- Euuuh… bah ça non plus je m’en rappelle pas, mais on jouais ensemble
- A quoi ?
- On jouait.
- Tu te rappelles quoi d’autres ?
- Le badge rouge, j’étais jaloux. J’aimais le rouge, mais j’en ai eu un jaune.
- Il a quoi de mieux le jaune par rapport au rouge ?
- Bah c’est évident, tout le monde le sait.
- Ah oui ? Dis-moi ?
- Je sais plus.

La professeure les regardait incrédule. Elle non plus ne se rappelait pas de son passé.

- Changement de sujet. Ta femme, ta gosse ? tu te rappelles d’elles ?
- Oui ma fille avait un pull rose
- Comme beaucoup de filles…
- Oui et elle me tenait la main, c’était chouette.
- Certes, et ?

Il fouillait dans sa mémoire… mais un mur blanc, quelques images et c’est tout. Avait-il vraiment vécu tout ce passé, ou son travail répétitif au Centre avait-il eu raison de lui ?

- Ta mère ?
- Elle souriait tout le temps, elle n’était pas très émotive, assez secrète. Je me rappelle de…

Il se rendait compte qu’il avait énormément de souvenir de sa mère, des souvenirs très réels, mais des images sans saveur comme pour son père, son frère (et pourquoi disait-il frères au pluriel, il était le cadet d’une fratrie de deux ?). Il ne se rappela même pas de leurs prénoms.

- Je me rappelle appeler ma mère par son prénom : Rosa.

La professeure tomba de sa chaise.
()
Chaque instant était plus bizarre que le précédent, comme si chaque mot était en réalité une révélation de plus, une vérité désagréable de plus, les mots eux-mêmes semblaient inconnus tant le dialogue était fermé entre eux. Aussi, quand elle tomba, les deux hommes tournèrent la tête vers la professeure et la regardèrent incrédules.

- Que se passe-t-il ? Ce nom vous est-il familier ? Que vous évoque-t-il ?
- Avez-vous des souvenirs ? Pourquoi cette réaction ?

Bombardée de questions, la femme, surprise, tentait de reprendre son souffle et, comme à chaque fois, remettait ses cheveux derrière son oreille avant de parler. Cela lui fît gagner quelques instants qui ne calmèrent pas les ardeurs et l’impatience de ses interlocuteurs qui la regardaient fixement.

- En fait…

Elle hésita, sa voix devint un murmure.

- J’avais une collègue il y a quelques années, enfin je crois que cela fait quelques années, qui s’appelait comme ça. Et un jour, en passant devant son bureau, j’ai vu la porte défoncée, tous les tiroirs ouverts, ses stylos par terre, un bazar de tous les diables, des feuilles partout. La pièce était remplie de dessins de fleur et sur le mur elle avait écrit « Formosa-Rosa LIEN » avec un gros feutre noir. On ne s’était jamais vraiment parlées, les échanges étant proscrits, mais je ne l’ai plus jamais revue après ça.

Elle se tût quelques secondes avant d’ajouter.

- Je me rappelle qu’elle était régulièrement absente sur de longs mois et qu’elle avait régulièrement rendez-vous dans la zone dite dorée, réservée à l’élite du Centre.

Elle semblait avoir fini et devint songeuse, ses souvenirs lui manquaient, mais ça elle s’en souvenait, pourquoi ? Les deux hommes la dévisagèrent, tous ces indices, toutes ces pistes, tout ça pour rien, ils n’arrivaient pas à assembler le puzzle.
()
Non loin de là dans un bureau rectangulaire…

Il fulminait, il faisait les cent pas dans son bureau, l’oreillette émit un petit son et il répondit dans la foulée.

- Quoi ?

Le ton n’avait pas déconcerté son interlocuteur qui semblait y être habitué.

- Nous n’avons toujours pas trouvé les fugitifs, nous avons fouillé leurs habitations, le bureau de la professeure et les lieux communs, mais il n’y a pas de traces d’eux. Nous pouvons interroger les autres clones, mais d’après les images, aucun ne leur a parlé depuis des mois et si nous le faisons, ils vont commencer à remettre en doute le programme, à se poser des questions.

Les mots qu’il prononça en réponse avant de raccrocher furent on ne peut plus grossiers. Comment cela était-il possible ? Qu’avait-il raté. Il avait lancé l’ordre de rappel et demander de sortir les clones suivants de la succession, tels de simples modèles de machines défectueux. Les employés s’y étaient attelés sans poser de questions. A vrai dire, ceux-ci pensaient manipuler de la viande dans des blocs de maintien de congélation. Il sourit, il avait plutôt bien géré ça d’ailleurs. Il se rassit dans son fauteuil tout en se félicitant pour tout ce qu’il avait accompli, mais un regard sur le Centre suffit à assombrir son humeur. Tout était en danger. Il rappela à l’oreillette et lui demanda de continuer les recherches, tout en le menaçant au passage de le remplacer par un clone s’il n’avait pas de résultats dans l’heure.
()
Dans la pièce chaleureuse, les trois protagonistes s’observaient perplexes. Le livre de contes était posé sur une petite table et son possesseur se leva pour le prendre machinalement. Il n’aimait pas que celui-ci soit loin de lui, c’était après tout son seul trésor et souvenir. Il le serra contre lui, tout en se rasseyant, et sans doute la perspective de le perdre l’aura-t-il fait serrer plus fort que d’habitude, car il entendit un léger craquement. La reliure s’était fendue d’une manière très nette sur l’un des côtés, comme si elle avait été délicatement découpée auparavant. Etonné et surpris, il laissa courir ses doigts sur le relief de cette coupure et constata, avec stupeur, qu’il pouvait les y glisser. Quelque chose se trouvait à l’intérieur, plusieurs feuilles de papier plié en quatre pour prendre peu de places tombèrent alors et s’étalèrent sur le sol devant les yeux ébahis des compères. Il se rua dessus et les récupéra méthodiquement avant de déplier et de lire le premier.

« 10.06.12

Cela fait maintenant cinq ans que le gouvernement a commencé à interdire certains loisirs pour cause de dangerosité, je suis content, pour le moment les miens ne sont pas touchés. Mais qu’en est-il de cette espèce d’immense ville qu’ils construisent ? Leur havre de sécurité comme ils le surnomment, serait-ce ça notre futur, des caméras à chaque coin de rue, plus de jeux, une vie simple mais calme ? Qui pourrait accepter de renoncer à son être pour ça ? »
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