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Profil - Cristallisation secrète

Posté par 4444 le 26/09/2022 pour le secteur LIRE
🌍 Article public ⸱ Validé par n°4444



[Epitomé]

"L’île où se déroule cette histoire est depuis toujours soumise à un étrange phénomène : les choses et les êtres semblent promis à une sorte d’effacement diaboliquement orchestré. Quand un matin les oiseaux disparaissent à jamais, la jeune narratrice de ce livre ne s’épanche pas sur cet événement dramatique, le souvenir du chant d’un oiseau s’est évanoui tout comme celui de l’émotion que provoquaient en elle la beauté d’une fleur, la délicatesse d’un parfum, la mort d’un être cher. Après les animaux, les roses, les photographies, les calendriers et les livres, les humains semblent touchés : une partie de leur corps va les abandonner.
"En ces lieux demeurent pourtant de singuliers personnages. Habités de souvenirs, en proie à la nostalgie, ces êtres sont en danger. Traqués par les chasseurs de mémoires, ils font l’objet de rafles terrifiantes. Une subtile métaphore des régimes totalitaires, à travers laquelle Yoko Ogawa explore les ravages de la peur et ceux de l’insidieux phénomène d’effacement des images, des souvenirs, qui peut conduire à accepter le pire".


[Avis]

Combien de choses, de civilisations, de sons, de sensations, d’êtres, avons-nous oubliés ? Perdus quelque part où plus personne ne peut se souvenir de ce qui a été dit, fait, pensé. Pas vu, pas pris.

Au départ, il y a les oiseaux, puis une rivière, des calendriers, des romans et puis... Inexorablement tout s’évapore, tout disparaît et s’en va en fumée. Un petit peu de ce coté-ci et puis de ce coté-là. Et personne ne dit rien. Gare à ceux qui oseront lever la voix. La police des souvenirs veille au grain et traque sans relâche à coup de rafles aussi brutales que dangereuses. Ceux qui se souviennent sont éliminés et déplacés. On s’agite un instant et puis plus rien. Alors, on se tait et on s’adapte bien malgré soit aux cavités. Le bruit des lourdes bottes laisse à nouveau la place au bruit des silencieuses pantoufles.

Une implacable métaphore des régimes totalitaires et ce que nous sommes capables d’endurer, quitte à nous voiler la face, pour survire au pire et à l’innommable. Continuer de se voiler la face et s’oublier. Affaiblir le peuple pour mieux le contrôler et rogner sur nos libertés individuelles. Toute la narration est faite de manière oppressive sous une étoffe d’onirisme et de rêverie.

Qu’arrivera t’-il le jour où, à notre tour, notre peur et notre soumission nous feront perdre ce que nous avons de plus cher ? J’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien. Et pourtant... les touches de ma machine à écrire commencent, elles aussi, à disparaître. Les mots sont des armes. Yôko Ogawa les maîtrise à la perfection.

Tout comme dans ses autres romans, on y retrouve la notion de sons, de sensations, du temps qui passe, de silence et d’introspection, de souvenirs.

Quant à moi, j’ai déjà disparu. Mes contours sont aussi flous que ma piètre vue.

[Extraits]

■ - "Mes souvenirs ne sont jamais détruits définitivement comme s’ils avaient été déracinés. Même s’ils ont l’air d’avoir disparu, il en reste des réminiscence quelque part. Comme des petites graines. Si la pluie vient à tomber dessus, elles germent à nouveau. Et en plus, même si les souvenirs ne sont plu là, il arrive que le cœur en garde quelque chose. Un tremblement, une larme".

■ - "Mais j’avais beau observer la forme des tiges, leurs épines et leurs feuilles, j’avais beau lire les panneaux décrivant les différentes espèces, je me rendais bien compte que je ne me souvenais déjà plus de la forme des roses".

■ - "Des armes étaient pointées dans leur dos. Mais ils n’avaient pas l’air affolé. Ils se contentaient de regarder au loin avec des pupilles aussi calmes qu’un marais abandonné au fond d’un bois. A l’intérieur de ces pupilles se dissimulaient quantité de souvenirs que nous ne connaissions pas".

■ - "Quand j’ai sous les yeux des objets disparus, mon cœur s’agite énormément. Comme si quelque chose de dur et épineux était lancé soudain au milieu d’un paisible marais. Il se forme des rides, un tourbillon se crée au fond et la boue remonte. C’est pourquoi nous sommes bien obligés de brûler les objets, de les jeter à la rivière ou de les enterrer, afin de les éloigner le plus possible de nous".

■ - "Je me souviens de quelqu’un qui disait autrefois "ceux qui brûlent les livres finissent par brûler les hommes".

■ - "Et si les mots disparaissent que va-t-il se passer ?"

[Références]

Yôko Ogawa. Cristallisation secrète. Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle. Littérature japonaise. Éditions Actes sud / Babel poche. 2013. 375 pages. ISBN : 9782330026493. Prix 9 euros.

[Sources et crédit photo]

© Wiki - Babelio - Actes Sud

4 commentaires
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Ce livre semble remuer des interrogations. Un "Alzeihmer provoqué" ? Ca donne envie de le lire.
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Merci pour ce partage ! Il a l’air vraiment sympa.
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C’est pour moi son roman le plus abouti, à l’heure actuelle, et dans ceux qui ont été traduits en français.
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Magnifique !
L’identité, la mémoire, les souvenirs, l’ADN…
Tout ce que ça rejoint pour moi dans cette propa.
Il y’a tant de magie et de beauté en nous que je me demande parfois comment la haine peut y trouver refuge et ne pas s’y faire absorber ! …mais peut-être que la beauté et la magie EST, tout ce que nous sommes ! Une part en surface tout en ayant l’autre dans les profondeurs…

Merci pour cette propa azurée !
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