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Eveil d'élevage, Eveil sauvage...

Secteur ESO [webzine] posté par Kalderik-32354 le 23/8/2010

Pour moi, l'occident a perdu sa propre “tradition”. Ceci explique sans doute le bordel spirituel actuel. Les occidentaux oscillent dans tous les sens, oiseaux migrateurs ayant perdu leur sens inné de l'orientation, endormis par les anesthésiants d'une société super-intellectuelle et supa-consommatrice. Ces deux facteurs ont contribué à endormir notre sensibilité profonde, notre boussole intérieure nous permettant de retrouver notre nord essentiel. Pourtant, de ce compost spirituel et culturel, je sens qu'émerge, lentement mais surement, quelque chose de nouveau que je me défendrai bien de définir tant on en est qu'aux prémices. Et puisqu'on en est encore qu'au premières lueurs de l'aurore nouvelle, je souhaite partager avec vous un texte satyrique issu d'un livre de Pierre Feuga sur notre compost spirtuel, car il n'est pas de meilleur moyen que l'humour pour prendre du recul sur quelque chose qui nous tient à coeur.
Notez que Pierre Feuga n'est pas qu'un satyriste, c'était (il est décédé en 2008) un des plus grand spécialiste français sur l'hindouisme en général et le tantrisme en particulier. Il enseignait aussi le yoga et le taichi.



"A l'instar du saumon, deux variétés d'éveil se partagent actuellement le marché spirituel : l'éveil d'élevage et l'éveil sauvage. Le second a nettement plus la cote : il peut arriver à n'importe qui, sans préparation aucune; il ne nécessite aucun maître, aucune méthode, aucune tradition; il n'est soumis à aucun contrôle; il s'autoproclame et est à lui-même sa preuve suffisante. Depuis une cinquantaine d'années - et parions que le phénomène ira en croissant - on a donc vu proliférer les expériences de ce type, sous forme de témoignages ou bien d'enseignement plus ou moins organisés. Un sous genre particulièrement prisé est l'éveil de la kundalini chez des individus n'ayant qu'une connaissance minimale ou fantaisiste des techniques de yoga. A ceux-là, les guides de gastronomie ésotérique décerneront de préférence le si convoité label "sauvage", synonyme pour le grand public d'"authentique".

Auprès de ces transes serpentines, de ces orgasmes cosmiques, de ces extases melliflues, l'éveil d'élevage, avec certificat d'origine et de traçabilité, l'éveil de papa quoi, fait bien pâle figure. Il convient mal à une époque pressée et goulue, où chacun estime avoir droit à l'illumination comme aux congés payés ou au droit de vote.

Je me garderai ici de tout choix. Je ferai seulement remarquer que tout ce qui est sauvage n'est pas forcément nutritif ni savoureux, surtout dans un siècle où même les océans sont pollués : on peut retrouver des métaux lourds dans les poissons sauvages. Quant aux poissons d'élevage, ils ne sont pas forcément mauvais, tout dépend qui les nourrit et avec quoi. (Si vous êtes végétarien, cette chronique ne vous concerne évidemment en aucune manière, vous pouvez arrêter là la lecture ou écrire au courrier des lecteurs pour manifester votre indignation).

Et puis, quelle que soit l'origine, il y a l'accommodement : l'éveil peut se déguster cru à la U.G, fumé à la Stephen Jourdain et en paillotes à la Douglas Harding, mi-cuit à la vapeur de thé façon Tony Parsons, en pavé du CNRS, au curry tantrique, au ketchup californien, voir en tacos au peytol à la Castaneda. Le feuilleté d'éveil à la Krishnamurti date un peu; d'autres recettes (flambé à la Gurdjieff, chaud-froit à la Julius Evola) exigent un héroïsme anachronique et un savoir-faire perdu; la pointe d'amertume (sans compter le service grincheux) à la Nisargadatta révulse les estomacs fragiles, alors que l'éveil en croûte védantique à la Balsekar gagne du terrain, en concurrence avec certaines formules Big Mac d'éveil américaines. De même, le carpaccio d'éveil, avec ou sans fricassée de chakras, semble tenir la corde chez nos amis transalpins. Chez nous, le consommé d'éveil à la Desjardins figure encore sur les bonnes tables, alors que l'éveil sauté au wok à la Pierre Feuga ne trouve grâce, par pure solidarité flibustière, qu'auprès de quelques taoïstes dévoyés, vieux marins belges ou filles de pêcheurs effrontées. Beaucoup plus corrects, le sushi d'éveil et l'éveil au tsampa, malgré leur caractère légèrement étouffe-bouddhiste, se sont bien implantés dans le pays de Rabelais et de Molière, jadis célèbre pour son appétit et sa joie de vivre. Le ragoût d'éveil à la Rajneesh-Osho et le soufflé d'éveil, avec sa farandole de papouilles à la Daniel Odier, restent des valeurs sûres. L'éveil moléculaire et l'éveil transgénique, encore à l'étude et controversés par les vieilles moustaches, pourraient débarquer prochainement."

Pierre Feuga (texte figurant dans son livre "fragments tantriques" chez Almora)

Eveil d'élevage? Eveil sauvage? Qu'en pensez-vous?

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